Le couple à l'épreuve du deuil


Je rencontre régulièrement en médiation familiale des couples séparés à la suite du décès d'un des parents, voire de plusieurs.

Je cherche à comprendre avec eux comment le deuil a fragilisé leur couple au point de ne plus trouver les ressources nécessaires pour dépasser l'épreuve. Ils disent souvent que la disparition de l'un de leurs parents a accentué ce qui était déjà en difficulté dans leur couple.

Le conjoint qui n'est pas directement concerné est souvent éberlué, car ce sont souvent des couples qui ont de nombreuses années de vie commune. Il dit souvent : "je croyais le connaître et soudain, il n'était plus le même". Comme si la perte d'un parent replongeait la personne dans son univers familial originaire. Comme si parfois s'impose à eux la nécessité de faire un choix : leur couple ou leur famille d'origine.

Le mal être ressenti est vécu sans être vraiment verbalisé. Repli sur soi, insatisfactions, perte de goût pour la vie actuelle... qui se manifeste par un besoin de tourner la page. Mais au lieu de tourner la page de la relation avec le défunt, on tourne la page de ce qui est encore vivant et qui a besoin de se poursuivre. L'énergie semble happée par cette perte impensable et ne peut plus être consacrée à la famille actuelle.

Je m'interroge : le couple s'est-il formé à l'origine contre l'avis des parents ou dans un désir d'affirmation de soi qui n'a désormais plus de raison d'être ? Comme s'il fallait réparer et exprimer sa loyauté à l'égard du défunt de façon inconditionnelle. Ainsi, la séparation due à la mort entraîne d'autres séparations. La mort inacceptable fait que l'on cherche à renforcer, renouer par tous les moyens le lien désormais disparu.

Dans les familles d'autres cultures vivant sur le territoire français, la mort du parent au pays est un drame identitaire profond. Le besoin de retrouver ses racines, de renforcer son lien avec sa terre, peut conduire à vouloir effacer ce qui nous en éloigne. Cela se traduit soudain par une amertume, des reproches à l'égard du conjoint. Des broutilles créent des conflits, parce qu'au fond, on se sent tiraillé entre deux devoirs, deux responsabilités, deux mondes.

Le couple à l'épreuve du deuil a besoin de prendre conscience que ce temps nécessite inévitablement une traversée, un passage entre ce qui était et ce qui est. Ce temps passe par des remaniements identitaires profonds propres à chacun et c'est là que réside toute la difficulté de communiquer. Comment dire à l'autre ce qui nous échappe à nous-même ? Ces ressentis nouveaux, confus que l'on a du mal à identifier ?

Traverser l'épreuve du deuil passe par un dialogue avec soi-même, une écoute de son ressenti. Oser écouter sa colère, son sentiment d'abandon, de solitude, son regret de ne pas avoir su dire ou faire quelque chose pour celui qui est parti. Il est essentiel de veiller à ne pas reporter cette détresse sur son conjoint en reportant sur lui son sentiment de colère ou d'abandon. Dire merci pour les gestes de l'autre, pour sa patience, demander pardon sont indispensables pour que le couple tienne dans la tempête. L'autre peut développer une écoute profonde qui rejoint l'endeuillé, le respecte dans son cheminement, l'encourage. Plus que jamais, continuer à passer du temps ensemble, même silencieusement, dans une réconfortante présence.